Que faire de nos nuits debout? De la politique ou se révolter ?

Samedi 9 avril, suite à une après-midi d’émeutes place de la Nation, une belle soirée commence à partir de la place de la République, lieu de concentration de milliers de personnes grâce à l’initiative « Nuit Debout ». D’abord on se dirige vers Stalingrad, où des migrants qui y avaient trouvé refuge avaient été expulsés par les flics quelques jours auparavant. On enlève et on défonce les grilles posées par la marie pour empêcher l’installation des migrants. On retourne place de la République en manif sauvage et un flic en civil est éloigné et poursuivi par les manifestants. Une fois place de la République, on repart en manif sauvage pour rendre visite à Valls, qui habite dans le 11ème. Une énorme foule de gens reprend la rue au cri de « Paris debout, soulève-toi ». Des vitrines de banques sont pétées, le commissariat du 11ème est caillassé, les voitures de flics garées en face du comico prennent cher. Gaz lacrymogènes et grenades de désencerclement d’un côté, barricades en feu, projectiles et pétards de l’autre. Les flics bloquent une partie des manifestants rue de la Roquette mais dès qu’ils ouvrent la voie on se resserre et on se dirige de nouveau vers la place de la République. Toutes les banques sont systématiquement attaquées et leurs vitrines détruites. Une fois place de la République, encore des barricades et une Autolib’ est cramée au milieu de la rue. Rage et joie se mélangent, les actes de révolte sont applaudis par une bonne partie de la foule. La Nuit Debout semble ouvrir quelque possibilité de rupture avec le triste quotidien de soumission aux règles de l’Etat et de l’Economie. Pourtant, ses organisateurs tirent la gueule et, d’après la préfecture, à 2h50, un responsable de Nuit Debout demande le concours de la force publique «en raison de la difficulté de son service d’ordre à assurer la sécurité» sur la place (info sortie par l’agence de presse AFP). Au moins une personne est arrêtée à ce moment-là par les porcs en uniformes.
Si on ne peut que se réjouir face aux débordements qui partent de la place de la république, on ne peut pas pour autant être acritique face aux collabos des flics et soutenir l’initiative citoyenniste de « Nuit Debout ». Comme les Indignados et Podemos en Espagne et le Movimento 5 Stelle en Italie, ce nouveau mouvement politique prétend instaurer la « démocratie directe ». Il se présente comme un mouvement de contestation sans leaders, hors des partis et des syndicats. Bien sur, les politiciens et les journalistes qui ont lancé cette initiative n’affichent pas les noms des organisations, des partis et des syndicats dans lesquels ils militent. Une bonne stratégie pour construire une force politique innovatrice, qui peut gagner la sympathie du citoyen moyen avec l’illusion de la participation. Et effectivement, au bout d’une semaine, des milliers de personnes s’entassaient déjà sur la place, pour échanger leurs bonnes intentions et faire la fête dans une ambiance fête de l’Huma…
Beaucoup se disent : Comme on est beaux tous ensemble, comme on est forts quand on est si nombreux !
Du point de vue d’un parti politique, d’un gouvernement, d’un Etat ou d’une nation, bien évidemment, l’unité est importante ! Etre ensemble, se réunir, arriver à un consensus – nous dit-on – est difficile mais nécessaire, c’est la base même de la démocratie. La discussion est bienvenue quand elle ne remet pas en question la structure même, la critique est bienvenue quand elle s’exprime de manière à rendre plus fort et plus uni l’ensemble. Tout pouvoir a besoin de se renouveler périodiquement pour ne pas tomber face aux ruptures qui se produisent à l’intérieur de la société : coopter ses opposants, canaliser, récupérer et intégrer le mécontentement de la population. L’union fait la force, c’est vrai, mais c’est la force de masses unies derrière leurs chefs et leurs drapeaux, c’est l’union de la meute derrière son berger.
Mais non – nous disent-ils – ici nous n’avons pas de chefs et nous n’avons pas de drapeaux. Nous sommes une assemblée horizontale, nous sommes un réseau, nous sommes plusieurs réseaux connectés… Effectivement, les individus ici ne sont pas annihilés et triturés par la machine de l’Etat mais par l’Assemblée sacrée, et l’Esprit du Consensus. On parle deux minutes chacun – et on vote même pour aller pisser (debout ?). C’est la majorité qui décide. C’est la démocratie directe et en effet on réécrit même la Constitution. Tant le contenu que les méthodes de l’initiative Nuit Debout vont ouvertement dans le sens de la construction d’une nouvelle force politique réformiste, capable de formuler des revendications face au pouvoir, d’instaurer un dialogue avec lui et, peut-être, un jour, prendre sa place.
Alors la vieille question se repose, mieux gérer ce système ou le détruire ? Se constituer en un ensemble/groupe pour que nos délégués négocient avec le pouvoir la longueur de nos chaînes ou se déchaîner, transformer notre rage et notre urgence de liberté en une passion destructrice et créatrice ? La politique ou la révolte ?
Et d’ailleurs qu’est-ce que voudrait dire « mieux gérer » ce système ? Comment ce système politique, social et économique pourrait-il continuer à fonctionner sans exploiter des millions d’êtres humains réduits à l’état de matière première ? Comment cette économie, ses machines, ses transports, ses technologies, comment tout ça pourrait continuer à exister sans piller et contaminer d’énormes portions de terre, provoquant des guerres et dévastant un peu partout ? Comment les puissants, les riches, les patrons défendraient leurs belles maisons, leurs propriétés, leurs affaires, leurs vies même sans des armées, des flics, des prisons et des frontières ?
Aucune alternative n’est envisageable à l’intérieur de ce système. Rien ne peut être construit tant que la machine de l’économie et de l’Etat continue de fonctionner. Nous ne voulons pas créer des oasis à l’intérieur du désert, un entre-soi de supposée horizontalité, ni présenter une belle liste de revendications au pouvoir, s’asseoir à discuter avec nos ennemis, leur faire des propositions. Nous voulons détruire cette société. Nous n’aspirons pas à l’unité et au consensus du mouvement social, ce qui permettra sa récupération par le prochain chacal gauchiste. Nous sommes partisans de la révolte diffuse, de l’autonomie d’action des individus et des groupes, sans aucune centralisation.
Imaginez-vous donc si, au lieu de discuter place de la République pour écrire la nouvelle Constitution, ces milliers de personnes – en groupes plus ou moins petits – s’organisaient partout pour saboter l’économie, bloquer ses artères, attaquer les patrons, dépouiller les commerces et partager le butin, occuper des bâtiments, des immeubles, foulant aux pieds la propriété privée, transformer les lieux du pouvoir et du commerce en foyers d’insurrection… imaginez-vous l’effet de contagion qu’un tel processus pourrait avoir parmi les exploité-e-s, les marginalisé-e-s, les insoumis-es.
Mais n’est-ce pas justement ça que craignent les syndicalistes et les politiciens de gauche ? Doit-on s’étonner quand ils condamnent, se dissocient et consignent à la répression tou-te-s celles et ceux qui, de manière autonome, agissent en attaquant directement les structures et les personnes responsables de l’oppression ?
Alors non, ne nous laissons pas piéger par ces nouvelles formes de politique, par cette ci-nommée « démocratie directe » pensée et créée pour canaliser le mécontentement diffus vers la politique. Ne cherchons pas la masse, soyons des individus libres et incontrôlables, cherchons des complices, pas des électeurs, des chefs ou des pions. Rendons dangereuses nos nuits debout.

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