Fait-on des révolutions sans casser des oeufs ?

En 1924, dans les premières lignes d’un pamphlet comme on n’en lit plus aujourd’hui, un jeune rebelle constatait « qu’il y a, dans le langage, des mots et des expressions que nous devons supprimer, car ils désignent des concepts qui forment le contenu désastreux et corrupteur du système capitaliste ». Il parlait du travail : le plus grand affront et la plus grande humiliation que l’humanité ait commis contre elle-même. Conscient qu’on ne supprime pas un mot sans supprimer ce qu’il désigne matériellement, et que supprimer un mot est impuissant si les rapports sociaux ne sont pas subvertis, il concluait par cette sulfureuse déclaration riche de promesses : « Le travail détruit la vie. […] Si nous sentons en nous-mêmes cet élan créateur, il s’exprimera par la destruction de ce système lâche et criminel. Et si, par la force des choses, nous devons travailler pour ne pas mourir de faim, il faut que par ce travail, nous contribuions à l’effondrement du capitalisme. […] Nous voulons créer comme des hommes libres, pas travailler comme des esclaves ; pour cela nous allons détruire le système de l’esclavage. Le capitalisme existe par le travail des travailleurs, voilà pourquoi nous ne voulons pas être des travailleurs et pourquoi nous allons saboter le travail ». Sa proposition était claire, sans équivoque : la destruction par le sabotage.

Et sa proposition est toujours valable : chaque rouage du système capitaliste peut être saboté. Mais cette proposition, aujourd’hui, quand elle est exprimée ou mise en actes, génère des réactions qui nous poussent à ce constat : il y a dans le langage des mots et des expressions que nous devons préciser, car ils servent des discours qui maintiennent une confusion entre ceux qui défendent et ceux qui veulent détruire le système capitaliste. Nous parlons du mot violence.
L’auteur de ce vieux pamphlet aurait-il pu imaginer qu’aujourd’hui, après des décennies de propagande et de pacification, ce même mot servirait à désigner l’exercice d’une domination et les actes qui visent à s’en libérer ? Que dans une époque qui croule sous l’insignifiance, en se focalisant uniquement sur les moyens, des moyens jugés violents, on en viendrait à ne plus s’interroger sur les intentions et les buts qui motivent et que poursuivent les auteurs de ces gestes et de ces pratiques ? Qu’on mettrait dans un même panier, par exemple, le matraquage de manifestants par la police et l’attaque d’un commissariat, l’enfermement et l’expulsion de personnes dotées des mauvais papiers et la tentative de ces personnes de franchir par la force une frontière ; et qui plus est que les honnêtes gens excusent ou relativisent les premiers et condamnent les seconds ? Qu’un rapport au monde et à nous-mêmes gravement inféodé aux lois de l’économie et au respect de la sacro-sainte propriété amènerait à cataloguer comme violent le pillage d’un commerce et à nier la violence incommensurable et quasi-universelle qu’est la nécessité de payer une marchandise, de passer à la caisse pour satisfaire ses besoins ? Puisque nous aussi aujourd’hui nous voulons détruire cette société ennemie de la vie, nous devons nous poser quelques questions, et nous pencher sur ce mot pour aborder les problèmes qu’il pose : la violence.

Si nous prenons des exemples récents comme la destruction d’agences bancaires, immobilières, d’assurances, de lycées, de mobiliers urbains, ou l’assaut de commissariats, de mairies ou de permanences de partis politiques, nous constatons que pour beaucoup ces actions n’ont pas besoin d’explications a posteriori, qu’elles se comprennent comme une réponse à la répression, à l’exploitation, à une certaine forme vécue d’oppression. Ce qui en gêne certains, à les entendre, c’est l’usage de la violence. On entend : « les anarchistes se battent contre cette société qui repose sur l’imposition de règles grâce à la force brutale, qu’elle soit légale ou illégale, contre l’accumulation de richesses, fruit de l’exploitation, où une minorité de possédants et de dirigeants imposent leur volonté à tous. Comment diable peuvent-ils accepter d’utiliser la violence, alors qu’ils la combattent sous toutes ses formes dans ses expressions sociales et économiques ? » Peut-être suffit-il de dire que nous n’avons jamais vu de gouvernement (ainsi que ceux qui aspirent à en être) s’auto-dissoudre, quant à ceux qui profitent du capitalisme – aussi loin que notre mémoire porte – nous n’avons pas entendu qu’ils aient jamais mis volontairement la clé sous la porte puis envoyé ce système aux poubelles de l’histoire. Mais la question est d’importance, et nous aurions tort de ne pas apporter quelques détails.

Le gouvernement fait la loi, et pour imposer cette loi, quand les institutions démocratiques, leur prétendue légitimité ou le mythe de l’intérêt général ne suffisent plus, quand la lutte ou un refus (même partiel) prend le pas sur l’adhésion du plus grand nombre au statu quo ou l’apathie, il a besoin d’une force matérielle pour canaliser les contestations et réprimer ceux qui l’affrontent. Cette force est la police et l’institution judiciaire, qui dans les buts poursuivis marchent ensemble. Si le gouvernement ne disposait pas de cette force – en deux mots une matraque et un code pénal – pour imposer sa loi, et si les classes exploitantes ne disposaient pas d’un gouvernement pour imposer des lois qui leur profitent, alors n’obéiraient à ces lois que ceux qui le veulent. Ce ne serait donc plus des lois mais de simples propositions que chacun serait libre d’accepter et de repousser. La loi est par nature une règle que l’autorité étatique impose par des moyens coercitifs, la menace et la répression. La lutte contre le gouvernement et les classes exploitantes, la lutte contre l’existence même de la loi se résout donc dans une lutte physique, matérielle. Dans cette lutte, face à la violence légale du capital nous n’avons pas d’autre choix que de répondre par la violence de la révolte, et par là même de faire éclater l’incompatibilité entre la liberté à laquelle nous aspirons et l’autorité de l’Etat. La violence, aussi douloureuse qu’elle soit, est un moyen indispensable pour mettre fin à la perpétuelle et plus insidieuse violence qui maintient dans l’esclavage la grande masse des êtres qui peuplent cette planète.

Si nous pouvions choisir entre la violence et « la paix », sans doute choisirions nous la seconde. Mais pour qui veut bouleverser l’ordre du monde le choix ne se pose pas en ces termes. Car comme le disait jadis un anarchiste « […] pour que deux êtres vivent en paix il faut que tous les deux veuillent la paix ; […] si un des deux s’obstine à vouloir obliger par la force l’autre à travailler pour lui et à le servir, l’autre s’il veut conserver sa dignité d’homme et ne pas être réduit au plus cruel esclavage, malgré tout son amour pour la paix et la bonne entente, sera bien obligé à résister à la force par des moyens adéquats ».

Ainsi, si tout gouvernement, toute institution, tout groupe, toute personne qui exerce le pouvoir a tout intérêt à condamner et à ce que soit endiguée préventivement – par l’éducation notamment – chez chacun sa propension à la violence, à l’usage de la force, ce n’est assurément pas pour des considérations morales, mais bien parce que la violence de la rébellion porte atteinte aux rapports de domination et qu’elle rompt les chaînes de l’obéissance (à la loi, à la légitimité, aux patrons, aux petits chefs…). La violence, sous les multiples formes qu’elle peut prendre, est un des moyens que nous avons à notre disposition. Un moyen que nous ne fétichisons pas, et que comme tous les moyens nous évaluons en fonction des buts à atteindre, de nos finalités, de notre éthique et de notre sensibilité.
Nombreux sont ceux qui ces derniers jours ont pris les rues au cours de ces «manif’ sauvages», à les avoir arpentées de jour et de nuit au cri de « Paris, debout, soulève toi ». Celui qui veut être honnête avec lui-même, celui qui veut se tenir aussi près que possible de ce qu’il a dit, peut-il bannir la violence des gestes et des pratiques, et donc la destruction, sans réduire le soulèvement à quelque chose d’impuissant et inoffensif, sous prétexte que ce n’est pas « constructif » ? Destruction et création ne peuvent-ils donc pas aller de pair ? Pourquoi auraient-ils peur des ruines, désormais, ceux qui portent un monde nouveau dans leurs cœurs ? Parce qu’ils ne souhaitent qu’un ravalement de façade de celui-ci, que nous voulons détruire ? Il serait bon de rompre l’hypocrisie du « tous ensemble tous ensemble », et commencer par cette interrogation : se soulever, oui, mais pour aller où ? Si l’on doit se questionner sur les moyens pour arriver à nos fins, et donc sur la violence, ce doit être à l’intérieur de cette question plus vaste : « Que voulons-nous ? ».

 

***

 

Contrairement à ce que raconte le vieil adage, la violence en soi ne perpétue pas la violence. Ce n’est que lorsqu’elle est institutionnalisée qu’elle se perpétue en tant que système. Contre cette violence institutionnalisée, il faut opposer une violence individuelle, passionnelle, ludique – la violence de l’individu qui se réapproprie sa vie. Les cibles de cette violence sont avant tout les institutions du système, ses symboles et ses marchandises, mais peuvent aussi être des individus, lorsqu’ils agissent en tant que représentants de ces institutions, lorsqu’ils représentent une menace immédiate à notre capacité à nous réapproprier notre vie.
Pour éviter de se perpétuer, la violence insurrectionnelle doit éviter de s’institutionnaliser – par la formation de milices ou de groupes paramilitaires, par exemple, qui ne sont que des institutions de violence dont l’ambition est de se substituer à celles déjà existantes contre qui elles sont en lutte (ce qui est l’essence même de la politique). D’autres groupes armés se donnent comme mission l’autodéfense ; si on comprend ce terme dans le sens de la simple préservation de soi, cet objectif est toujours mieux servi par le conformisme ou la réforme des institutions par les moyens qu’offrent le système et non la confrontation armée avec lui. […]
Le vandalisme, les émeutes et les soulèvements spontanés sont loin d’être les seuls moyens dont l’individu dispose pour se réapproprier sa vie. Je suis toutefois convaincue qu’on ne peut pas en faire l’économie, puisque décider de passer de la survie à la vie nous mène directement à l’affrontement avec les institutions de pouvoir. Cette violence reste la plus saine, la plus jouissive, la plus savoureuse d’entre toutes si elle est vécue comme un jeu, comme une fête. Elle apporte la satisfaction blasphématrice de souiller et d’enrayer, du moins pour un temps, du moins dans un certain espace, la mécanique de l’oppression.
La violence libératrice est utilisée tactiquement et intelligemment, jamais systématiquement et rationnellement. Elle ne vise pas à se perpétuer: elle est individuelle, même lorsqu’elle est exercée en groupe, elle est provisoire, passionnée, créatrice dans sa destruction. Elle abat les murs et ne laisse rien derrière qui permettrait de les reconstruire.”

Thèses subjectives sur la violence, Anne Archet

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